Je n'arrive pas à dormir alors je pense. Ou je pense et donc je n'arrive pas à dormir. Je ne sais pas dans quel sens ça va. En plus, ma chambre surchauffe chaque fois que l'on fait un feu de
cheminée car le conduit passe dans ma chambre, ce qui n'aide pas.
Alors je ressasse. Je ressasse ma colère.
Je la plie, je la déplie, la replie sous toutes ses formes possibles.
Je réalise que je n'ai pas l'occasion de l'exprimer souvent. Alors j'imagine les erreurs que l'Autre pourrait faire pour me donner un prétexte pour sortir de mes gonds. Un appel téléphonique de mon
père. Une trahison de ma belle-mère. Un placement volontairement injudicieux au mariage de ma tante. Tout ce qui pourrait me permettre de sortir toute mon agressivité, sur eux, et pas sur moi.
Piétiner mon portable. Hurler. Prendre le train et rentrer chez moi sans assisster à la cérémonie.
Tout ça tourne autour de mon père. L'appel téléphonique qui serait sa faute à lui et à lui seul, la trahison de ma belle-mère qui viendrait avec lui à un rendez-vous que nous n'aurions que toutes
les deux, ou encore ma tante qui me placerait volontairement à la même table que lui à son mariage, parce qu'il faut bien discuter pour régler un problème, n'est-ce pas? Pour les deux derniers, ma
colère aurait deux autres supports : ma belle-mère, et ma tante. Mais pourquoi elles? Pourquoi est-ce que je m'imagine avoir à être en colère contre elles? Pourquoi est-ce que j'ai envie de leur en
vouloir?
Ma belle-mère, c'est facile. Des années durant, elle a été complètement dingue de mon père. Mais pas seulement en tant que mari, non, elle trouvait qu'il était aussi un
père fabuleux.
Connasse. Pardon. Ça m'a échappé. Ça lui a passé maintenant. Ou en tout cas, elle ne m'a pas dit depuis des années "Mais qu'est-ce que tu lui reproches à ton père, il est
merveilleux, tu as de la chance!". Des fois je ris toute seule en me disant que les gens parfois doivent s'imaginer des choses pas possibles pour que je lui en veuille autant. Je pense que ça a
traversé l'esprit à plus d'un, par exemple, qu'il aurait pu me violer. (
Je met ce mot à contre-coeur, il me répugne.) Mais non. Pas du tout. Il était toujours avec ma soeur et moi l'homme
chaleureux et agréable, parfois un peu (beaucoup) stressé que n'importe qui croise dans la rue. Sauf quand il se mettait en colère. Mon père en colère, c'était un homme violent. Il ne nous battait
pas. Il ne nous a jamais battues. Mais il respirait la violence. Ses yeux changeaient. Son corps semblait se tendre d'un bout à l'autre, prêt à bondir au moindre mot, geste de travers. Mais non.
Mais non. Ses msins n'ont jamais battus d'autre chose que l'air malgré et les menaces de punitions que nous lanceaient sa bouche nous atteignait rarement. J'avais horreur de mon père en colère.
J'avais peur. Très peur. J'ai toujours eu peur. Ce n'est pas parce que un jour je me suis mise à crier à mon tour face à lui que je n'ai plus eu peur, non. Mais il est vrai que face à lui, quand je
crie, je prends de l'assurance. Car quand je suis face à lui, et que mes yeux se remplissent de haine, et que mon corps se tend comme le sien, et que mes bras frappent et frappent et frappent
encore l'air et que je suis debout face à lui, en le regardant de haut malgré mes trente centimètres d'infériorité, il prend peur. Et sa peur me permet d'avoir moins peur. Mais de quoi a-t-il peur,
au juste? Ou plutôt, de quoi avait-il peur, car ce genre de situation n'est plus arrivée depuis bien longtemps. De quoi avait-il peur? De me voir ainsi hors de moi? De voir qu'il avait fait de moi
ce qu'il était lui-même? Ou peut-être même qu'il s'avait déjà qu'un jour je lui en voudrai de cet héritage?
Non. Certainement pas. Il n'est pas encore capable de comprendre ça maintenant. Mais il avait peur, c'est sûr. Peut-être de perdre une autorité qu'il n'avait jamais eu. Car faire trembler
quelqu'un, ça n'est pas avoir de l'autorité. C'est planter les graines de la haine ou d'une peur froide et qui dure. L'autorité se mérite, la colère cherche à la voler mais ne réeussit qu'à la
détruire un peu plus chaque jour.
Mais il y a encore quelque chose de nouveau dans la colère à laquelle j'ai pensé ce soir, dans ma colère, je veux dire. Un autre moyen de l'évacuer, qui n'avait absolument pas été imaginé pour le
moment. Un moyen qui ne blesserait personne et qui ferait beaucoup de bien. Malheureusement le genre de moyen qui nous tombe dessus par hasard et que l'on ne peut pas aller acheter au super-marché
comme on achèterait cinq quatre-quarts et trois litres de lait, non, un vrai moyen. Un moyen avec des cheveux en batailles. Un moyen. Un moyen. Je suis trop pudique pour en dire plus.
Il fait de nouvau plus frais dans ma chambre. J'ai ouvert la fenêtre en allant chercher mon ordinateur. Espérons que cette fois je réeussirai à dormir.